Enceinte et épileptique : Dépakine, la prescription qui fait mal

En mai 2015, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) interdisait la prescription de la Dépakine aux femmes en page de procréer. Ce traitement est prescrit en cas d’épilepsie et de trouble bipolaire. Pourquoi cette interdiction ? Ce médicament est tératogène, c’est-à-dire à l’origine de malformations congénitales sur le fœtus dans 10% des cas. Bien que les effets secondaires soient connus de longue date, certains médecins ont continué à prescrire ce médicament à des femmes en âge de procréer ou dont la grossesse était connue. Conséquence : entre 206 et 2014, quelque 450 bébés sont nés avec des malformations graves.

En France, en moyenne, 3000 grossesses se déclarent tous les ans chez des femmes souffrant d’épilepsie

L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) a remis, le 23 février 2016, son rapport concernant la prise de Dépakine (valproate de sodium), commercialisé depuis 1967. Et l’on apprend donc qu’entre 2006 et 2014, le nombre de patientes prenant ce traitement a baissé de 25%, passant de 125 000 à 93 0000. Mais de nombreuses femmes ont appris leur grossesse, sans doute non programmée pour certaines, alors qu’elles étaient déjà sous traitement.

En extrapolant des données obtenues dans la région Rhône-Alpes à la France entière, l’Igas a déclaré dans son rapport qu’il y a « entre 425 et 450 cas de naissances d’enfants vivants ou mort-nés exposés in utero au valproate entre 2006 et 2014,  porteurs de malformations congénitales ».

L’épilepsie, qu’est-ce-que c’est ?

L’épilepsie est une pathologie neurologique qui se manifeste par des convulsions et des troubles sensoriels. Elle peut se présenter à divers degrés de gravité. Il peut donc être très dangereux d’être épileptique et enceinte en même temps…

Interviewé par le magazine Neuf Mois (numéro 148, paru en juillet 2015), le professeur Franck Perrotin, chef de la maternité  Olympe de Gouges à Tours et professeur des universités, nous avait expliqué les risques d’une crise d’épilepsie pendant la grossesse : « une chute sur le ventre au troisième trimestre, de toute la hauteur de la femme enceinte, peut provoquer un décollement du placenta susceptible d’entraîner des conséquences fatales. » D’où l’importance de ne pas stopper le traitement pendant la grossesse, mais de l’adapter avec des molécules à risques tératogènes moindres.

Des effets secondaires connus depuis longtemps

Depuis les années 1980, les effets secondaires de ce médicament sont connus. Voilà pourquoi, en 1986, la contre-indication pour les femmes enceintes était indiquée sur la notice explicative du médicament, stipulant ces effets.

Dans le courant des années 1990, des études ont sous-entendu que le valproate de sodium pouvait également augmenter les risques d’autisme et de troubles de l’attention pour un bébé exposé in utero. Si les risques sont connus certes, le degré auquel ils peuvent affecter un foetus est encore assez nébuleux. À ce sujet, le professeur Franck Perrotin avait déclaré l’été dernier au magazine Neuf Mois : « Ce qui était peut-être moins bien perçu, ce sont les risques élevés, de l’ordre de deux à deux fois et demi plus élevés que pour les autres traitements, que présente le valproate de sodium pendant la grossesse. »

Mais pourquoi n’a-t-il pas été retiré des pharmacies alors ? Tout simplement parce que cette molécule est la plus efficace pour traiter les épilepsies graves et qu’il ne présente pas de danger particulier, hormis pour les femmes enceintes.

Les autorités sanitaires pointées du doigt

Plutôt que de le retirer de la vente puisqu’il convient aux malades lourdement atteints, la solution aurait été de mieux encadrer la prescription notamment pour les femmes en âge de procréer et les femmes enceintes et surtout… la formation continue des prescripteurs qui ne sont pas neurologues, psychiatres ou pédiatres.


Selon le professeur Franck Perrotin, qui encadre régulièrement des sessions de formation continue pour les médecins généralistes, certains d’entre eux ignorent que les risques tératogènes sont plus élevés avec ce traitement qu’avec d’autres anti-épileptiques et continuent à le prescrire aux femmes en désir d’enfant ou enceintes. Un zéro pointé sur la formation continue des médecins ? Sans aller jusque là, force est de constater qu’avec l’évolution permanente des connaissances, continuer à se former et à s’informer, exige beaucoup de temps, une disponibilité que les praticiens de santé n’ont pas toujours. Alors que faire ? La solution décrétée d’office par les autorités de santé en mai dernier, suite au scandale, de limiter la prescription du valproate de sodium aux seuls neurologues, psychiatres et pédiatres est sans nul doute une décision sage… mais trop tardive ! Dans leur rapport, les auteurs du rapport sur les méfaits de la Dépakine ont constaté un « manque de réactivité » du côté des autorités françaises et européennes. Désormais, depuis mai dernier, la prescription de valproate de sodium est désormais interdite aux femmes en âge de procréer, à partir de l’adolescence.

Selon les recommandations des experts, au vu de la gravité des risques pour le foetus, la future maman doit être informée des conséquences si elle souhaite maintenir son traitement Dékapine et signer un accord de traitement. Car, comme l’avait souligné l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) en décembre 2015, encore aujourd’hui, les patientes ignorent les risques que peut avoir ce traitement, malgré les contre-indications précisées sur la notice.

Et maintenant ?

Suite à ce rapport, Dominique Martin, Directeur général de l’ANSM, a présenté un programme. À partir de mars 2016, les boîtes de médicaments de Dépakine devront mentionner les risques pour les femmes enceintes et non pas seulement la contre-indication. Une politique de surveillance des médicaments renforcée de manière générale est également prévue, tout comme un site web commun des signalements comprenant la pharmacovigilance sera mis en ligne dès la fin de l’année.

La Dépakine n’est pas le seul médicament contre-indiqué pendant la grossesse et ce site de pharmacovigilance devrait permettre d’éviter les erreurs de prescription. En effet, si les médicaments aident à la guérison, ils ne sont pas toujours sans effets secondaires et pour les professionnels de santé, comme pour les laboratoires, prescrire peut être parfois un parcours périlleux, même quand le monde médical est animé des meilleures intentions du monde : soulager voire guérir.

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