Au secours, enceinte, j’oublie tout !

Incroyable ce que l’on peut avoir la tête dans les nuages enceinte ! Nos clés, nos rendez-vous et pour un peu même notre date d’anniversaire, tout passe à la trappe ! D’où viennent ces drôles de trous de mémoire des femmes enceintes ? Les réponses de Christine Isola, sage-femme, en trois points résolument optimistes.

On n’oublie que des « détails » !
En général, les femmes enceintes oublient des petites choses du quotidien, comme de ramener la plaquette de beurre qui fait défaut dans le frigo, passent deux fois chez le fleuriste pour envoyer un bouquet à leur belle-mère pour son anniversaire, s’interrogent devant un placard sur la raison qui les amenées à venir chercher là-dedans… quoi déjà ? Au boulot, en général, les compétences sont toujours là, même si l’angoisse tirée des oublis de l’intendance du quotidien les pousse à faire des listes de choses urgentes à faire. Une bonne habitude à garder, somme toute…

Ca ne dure pas (en principe !)
Les troubles de la mémoire sont surtout des manifestations courantes du premier trimestre de la grossesse. Qui en compte trois, donc, ça ne va pas durer la vie entière, ouf ! Quand ils sont vraiment pénalisants et associés à des troubles de la concentration et de la réflexion, ce sont sans doute les conséquences de l’augmentation de la progestérone dans l’organisme. Cette surcharge hormonale peut engendrer en début de grossesse un état de fatigue et de somnolence, doublé de troubles du sommeil qui sont très souvent les causes des troubles de la mémoire, même quand on n’est pas enceinte. Pendant la grossesse, les choses sont encore plus complexes et les pertes de mémoire, quand elles durent tout au long de ces neuf mois, seraient plutôt liées à un dérèglement général de l’organisme. Souvent, le phénomène perdure après l’accouchement, ce qui n’a rien d’étonnant au vu de la fatigue engendrée par la fatigue occasionnée et le chamboulement des rythmes veille-sommeil. Un simple signal d’alarme qui rappelle la nécessité de se ménager.

Juste une salutaire réorganisation des priorités
Les petits oublis de la grossesse ne seraient pas liés à de véritables difficultés de mémorisation mais à la réorganisation de la vie quotidienne et des priorités. Ce qui modifierait les niveaux de l’attention, réorientée vers des priorités plus immédiates. En fait, les futures mères n’oublient pas ce qu’elles ont à faire, mais elles passent parfois à côté parce qu’elles ont besoin de se protéger des sollicitations extérieures et de se prémunir de toute atteinte sur leur moral. Petite déstabilisation salutaire qui ne dure que le temps de faire un bébé et de le mettre sur les rails les premières semaines après la naissance. Un « pli » à garder après, quand il faudra rationaliser les efforts entre métro, boulot, marmot(s)…

 « Le travail psychique occupe l’inconscient de la future mère et prend parfois le devant de la scène, reléguant le quotidien à un plan secondaire. »

Interview Le professeur Anne Danion-Grilliat est professeur de pédopsychiatrie. Elle nous éclaire sur les caprices de la mémoire des femmes enceintes.

Neuf Mois : Les troubles de la mémoire pendant la grossesse et la naissance sont-ils d’ordre physique ou psychique ?

Pr. Anne Danion-Grilliat : S’il existe pendant cette période privilégiée des modifications hormonales qui jouent un rôle sur le sommeil et le caractère des femmes, on ne peut négliger la composante psychique de ces transformations. Dans le domaine des troubles de la mémoire chez les femmes enceintes, on peut penser que cette double hypothèse est valable. Et si elles existent, les explications d’ordre neurobiologique ne sont probablement pas contradictoires avec les hypothèses psychogénétiques.

N.M. : Comment ces transformations psychiques influent-elles sur la mémoire ?


Pr A. D.-G. : Les modifications psychiques sont intenses parce que la femme doit effectuer le passage vers son statut de mère. Pour accomplir cette transformation, la future maman se replie de façon évidente sur elle-même. On parle d’ailleurs de crise narcissique. La femme a besoin de ce retour sur elle-même car elle ne sait plus très bien comment se situer : elle était jusque-là la fille de ses parents, et tout particulièrement de sa mère dans ce moment de l’accès à la maternité, elle devient progressivement la mère d’un enfant. De la même façon, elle était l’épouse, la compagne, l’amie et l’amante de son homme, elle devient la mère de leur enfant. Ce passage réveille des histoires anciennes, des conflits de l’enfance, pour les réactualiser. Ce travail psychique occupe l’inconscient de la future mère et il prend parfois même le devant de la scène, reléguant le quotidien à un plan secondaire. Son attention est entièrement tournée sur elle, sa personne incluant désormais le fœtus. Elle a donc la tête ailleurs. Après la naissance, si elle réalise que l’enfant ne fait plus partie d’elle, elle comprend très vite à quel point il a besoin d’elle. Elle continue donc à être toute à son bébé.

N.M. : Quels conseils auriez-vous envie de donner aux femmes sujettes à ces troubles ?

Pr A. D.-G. : Tout simplement de se tranquilliser, puisque, pratiquement à coup sûr, la mémoire reviendra. Plutôt que de croire qu’elles souffrent d’une perte de leurs moyens habituels, elles peuvent choisir d’entendre ces petits troubles de mémoire comme une décision inconsciente. Tout compte fait, le reste n’a plus beaucoup d’importance par rapport à ce qui en a tellement actuellement, à savoir ce qu’elles sont en train de devenir, et ce qui est en train d’advenir, un enfant. Cette période de mise entre parenthèses fait partie du bon déroulement de la grossesse et de la naissance. Elle est saine car elle permet de se consacrer entièrement à ce temps de la création et aux besoins tant physiques que psychiques de l’enfant. Tout se remettra progressivement dans l’ordre. En attendant, elles peuvent s’inventer des petits moyens mnémotechniques, inscrire, lister ce qu’elles doivent faire, instaurer des pense-bête et simplifier leur quotidien.

 

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